05 juin 2026
Le cycle des dépenses en capital : de l’investissement à la croissance
PRINCIPAUX POINTS À RETENIR
- Les dépenses en capital constituent le lien essentiel entre la croissance économique actuelle et une croissance durable à long terme.
- Les dépenses en capital liées à l’IA sont un moteur important de la croissance au cours du cycle actuel, contribuant à compenser la faiblesse observée dans d’autres segments de l’économie et générant des retombées à l’échelle de l’économie mondiale.
- Les premiers signes indiquent que cette dynamique commence à soutenir la productivité, les marges bénéficiaires et les bénéfices. Si elle se maintient, elle pourrait favoriser une expansion économique plus durable et plus résiliente.
Pourquoi les dépenses en capital sont-elles importantes?
Les dépenses en capital constituent le principal lien entre la croissance économique actuelle et une croissance durable à moyen terme. La demande peut soutenir l’activité économique à court terme, mais sans amélioration correspondante du côté de l’offre, une demande plus forte tend à alimenter l’inflation plutôt qu’une hausse durable de la production réelle.
Fondamentalement, la croissance économique repose sur deux facteurs : (1) la croissance de la population active et (2) la productivité. Le ralentissement de la croissance de la population active dans la plupart des économies développées a accru l’importance de la productivité.
Les dépenses en capital favorisent la productivité non seulement en augmentant la quantité de capital disponible par travailleur, mais également en facilitant l’adoption de technologies et de processus fondés sur l’innovation. Dans le cycle actuel, la composition des investissements revêt une importance particulière. Puisqu’une part importante des investissements est liée à l’IA et aux infrastructures numériques, les gains de productivité potentiels sont vraisemblablement supérieurs à ceux observés lors de cycles d’investissement plus traditionnels.
Figure 1
Cette distinction est importante, car les investissements axés sur l’innovation ont généralement une incidence plus marquée et plus durable sur la productivité, permettant aux sociétés d’accroître leur production sans augmentation proportionnelle de la main-d’œuvre ou des coûts. Cette dynamique favorise une croissance économique plus robuste, des marges bénéficiaires plus élevées et une progression des bénéfices (figure 1).
Figure 2
Investissements technologiques privés aux États-Unis*
Source : Bureau of Economic Analysis (BEA) des États-Unis, Macrobond, au 30 avril 2026.
* Comprend les investissements dans les centres de données, le matériel informatique et de télécommunications ainsi que les Macro bond logiciels protégés par des droits de propriété intellectuelle.
Les dépenses en capital liées à l’IA sont un moteur important de la croissance actuelle.
Les dépenses en capital associées au déploiement de l’IA constituent un soutien important à la croissance économique. Les investissements technologiques du secteur privé représentent désormais plus de 4 % du PIB américain, soit bien davantage que les niveaux observés durant le boom technologique des années 1990 (figure 2).
La forte croissance observée au cours des dernières années a compensé la faiblesse de certains segments de l’économie, notamment l’investissement résidentiel, qui a pesé sur la croissance globale au cours des deux dernières années. Dans ce contexte, les dépenses en capital ne constituent pas seulement un moteur essentiel de la croissance à long terme, elles soutiennent également de façon importante l’activité économique à court terme.
Les plans de dépenses des fournisseurs de services à très grande échelle restent également élevés. Les prévisions d’investissement pour 2026 ont été revues à la hausse et dépassent désormais 700 milliards de dollars, ce qui laisse croire que le cycle des dépenses en capital dispose encore d’un potentiel de progression (figure 3).
Figure 3
Dépenses en capital des grandes entreprises technologiques américaines
Source : Bloomberg Finance L.P. et Macrobond. Données en date de mai 2026. Les dépenses en capital sont fondées sur les exercices financiers (décembre pour Amazon, Alphabet et Meta; juin pour Microsoft).
Figure 4
Investissement total des entreprises aux États-Unis
Source : Bureau of Economic Analysis (BEA) des États-Unis, Macrobond, au 28 mai 2026.
* Comprend les investissements dans les centres de données, le matériel informatique et de télécommunications ainsi que les les logiciels protégés par des droits de propriété intellectuelle.
Comment ce cycle se compare-t-il aux précédents booms d’investissement aux États-Unis?
L’actuelle phase d’expansion des dépenses en capital présente certaines similitudes avec les précédents booms d’investissement aux États-Unis, tout en s’en distinguant à plusieurs égards importants.
Historiquement, les grands cycles d’investissement ont été associés au déploiement d’infrastructures fondamentales. L’expansion du réseau ferroviaire au XIXe siècle a ouvert l’économie nationale en réduisant les coûts de transport et en intégrant les marchés à l’échelle du pays. L’électrification du début du XXe siècle a transformé la production industrielle en améliorant l’efficacité et en permettant l’émergence de nouvelles formes de production. Dans les deux cas, les investissements étaient généralisés et principalement réalisés à l’échelle nationale, les gains se diffusant progressivement dans l’ensemble des secteurs.
Le cycle d’investissement alimenté par la technologie à la fin des années 1990 constitue un parallèle plus pertinent avec le contexte actuel. Comme à cette époque, le cycle actuel repose sur une technologie à usage général. Toutefois, le cycle actuel se distingue à deux égards. Premièrement, il est plus concentré, une part disproportionnée des investissements additionnels étant consacrée aux infrastructures liées à l’IA, notamment les centres de données, l’équipement informatique et la production d’électricité. Deuxièmement, il est davantage mondialisé, une part importante du déploiement physique des infrastructures ayant lieu à l’extérieur des États-Unis, ce qui soutient l’activité manufacturière mondiale et les échanges commerciaux.
Les premiers signes de transmission commencent à apparaître
Même si les effets complets du cycle actuel de dépenses en capital mettront du temps à se matérialiser, les premiers signes indiquent que la transmission vers la productivité et, ultimement, vers les fondamentaux des sociétés est peut-être déjà amorcée.
Les gains de productivité accusent généralement un retard par rapport aux investissements, puisque les sociétés ont besoin de temps pour déployer les nouveaux capitaux, intégrer les nouvelles technologies à leurs activités et optimiser de nouveau leurs processus. Par conséquent, la phase initiale d’un cycle d’investissement se caractérise souvent par des dépenses élevées, les gains d’efficacité se matérialisant progressivement au fil du temps.
L’histoire fournit un point de référence utile à cet égard. Durant le cycle d’investissement alimenté par la technologie de la fin des années 1990, la croissance de la productivité s’est sensiblement accélérée, passant d’environ 1,6 % annualisé au cours de la décennie précédente à 2,8 % annualisé au cours des 15 années suivantes (figure 5).
Figure 5
Productivité du travail aux États-Unis (production par heure travaillée)
Source : Bureau of Labour Statistics (BLS) des États-Unis, Macrobond, au 7 mai 2026.
Même si la croissance de la productivité est restée relativement modeste au cours des dernières années, l’actuelle poussée des dépenses en capital soulève la possibilité d’une amélioration comparable au fil du temps, les données les plus récentes laissant entrevoir les premiers signes d’un possible point d’inflexion à la hausse.
Bien qu’il soit encore tôt pour tirer des conclusions, l’évolution récente de la productivité cadre de plus en plus avec un contexte où l’intensification de l’investissement en capital commence à améliorer l’efficacité à la marge. Autrement dit, les sociétés semblent davantage en mesure d’accroître leur production sans augmentation proportionnelle de la main-d’œuvre.
Cette même conclusion ressort clairement lorsque l’on compare la production au volume de travail. Depuis 2020, le PIB réel des États-Unis a progressé beaucoup plus rapidement que le nombre total d’heures travaillées (figure 6). L’écart croissant entre la production totale et le nombre total d’heures travaillées renforce l’idée que la croissance ne résulte pas simplement d’une augmentation de la quantité de travail, mais de plus en plus d’une hausse de la production par unité de travail.
Ces dynamiques sont importantes pour les marchés, puisqu’elles jettent les bases d’une croissance plus robuste et moins inflationniste. À mesure que la productivité s’améliore, les sociétés peuvent accroître leur production en exerçant moins de pression sur les coûts unitaires, ce qui soutient les marges bénéficiaires et, ultimement, les bénéfices.
Fait important, les marchés intègrent souvent cette dynamique avant qu’elle ne soit pleinement visible dans les données macroéconomiques agrégées. Si la productivité amorce effectivement une accélération, cela contribuerait à expliquer pourquoi les bénéfices et le rendement des marchés boursiers peuvent continuer d’être soutenus malgré certaines poches de faiblesse dans l’économie réelle. Dans la mesure où la vigueur des marchés boursiers favorise l’accroissement de la richesse des ménages, ce mécanisme peut également soutenir la consommation et renforcer l’expansion économique.
Cela dit, la pérennité de cette dynamique dépend du maintien de l’élan des dépenses en capital.
Figure 6
PIB réel des États-Unis par rapport au nombre total d’heures travaillées
Source : Bureau of Labor Statistics (BLS) des États-Unis, Bureau of Economic Analysis (BEA) des États-Unis, Macrobond, au 8 mai 2026.
Que se passera-t-il si les dépenses en capital liées à l’IA ralentissent?
Si l’actuel boom des investissements liés à l’IA semble encore avoir du potentiel, l’un des principaux risques pour les perspectives est que les dépenses en capital ralentissent avant que les autres segments de l’économie ne renouent avec une croissance plus vigoureuse.
Étant donné que les investissements à l’extérieur des secteurs liés à l’IA restent relativement atones, le contexte actuel de croissance demeure tributaire de la vigueur soutenue des dépenses liées à l’IA. Si le reste de l’économie ne reprend pas de vigueur, les risques à la baisse pourraient être importants compte tenu du soutien que les dépenses en capital liées à l’IA ont apporté à la croissance.
Dans un tel scénario, un ralentissement des dépenses en capital liées à l’IA pourrait révéler une faiblesse sous-jacente de l’économie, particulièrement dans les segments sensibles aux taux d’intérêt, comme le secteur du logement et d’autres secteurs cycliques, ce qui pourrait peser à la fois sur la croissance et sur le rendement des marchés. Compte tenu de la portée mondiale du cycle actuel, un tel ralentissement dépasserait vraisemblablement le cadre de l’économie américaine.
Figure 7
Importations américaines de semi-conducteurs en provenance de Taïwan et de la Corée du Sud
Source : Bureau du recensement des États-Unis, Macrobond au 5 mai 2026.
Les retombées mondiales se font sentir dans les échanges commerciaux et les chaînes d’approvisionnement
L’empreinte mondiale du cycle actuel de dépenses en capital est visible dans les échanges commerciaux et les chaînes d’approvisionnement.
La forte demande de semi-conducteurs et d’équipement de pointe soutient les exportations des principaux centres manufacturiers d’Asie (figure 7). Parallèlement, le déploiement des infrastructures numériques accroît la demande d’énergie, de matériaux et de composants spécialisés, ce qui profite à un ensemble plus large d’acteurs au sein des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Les enjeux sont importants pour le Canada
Le Canada se trouve à un moment charnière, la productivité du pays ayant été mise à rude épreuve pendant une longue période (figure 8).
Les perspectives de croissance du Canada dépendent de sa capacité à accroître ses dépenses en capital et à améliorer sa productivité. Pour y parvenir, il faudra mettre en œuvre des politiques favorisant la formation de capital et réduisant les obstacles aux projets d’infrastructure de grande envergure.
Même si le gouvernement fédéral accorde désormais davantage d’importance à l’investissement et à la productivité, ce qui constitue un pas dans la bonne direction, sa capacité à traduire cette orientation en une hausse soutenue des dépenses en capital sera déterminante pour l’amélioration des perspectives de croissance à moyen terme du pays. Le principal enjeu réside dans l’exécution, puisque la transformation des orientations en investissements réels déterminera ultimement si la croissance de la productivité peut s’améliorer de façon significative.
Figure 8
Productivité de la main-d’œuvre (PIB réel par heure travaillée)
Source : Statistique Canada, Bureau of Economic Analysis (BEA) des États-Unis, Bureau of Labor Statistics (BLS) des États-Unis, Macrobond au 3 juin 2026.
En résumé
Le cycle actuel est de plus en plus alimenté par l’investissement. Les dépenses en capital soutiennent déjà la croissance, et les premiers signes indiquent qu’elles commencent à se répercuter sur la productivité et les bénéfices.
Si cette dynamique se maintient, elle pourrait favoriser une expansion plus durable, la croissance reposant de plus en plus sur les gains de productivité sous-jacents plutôt que sur la demande cyclique ou les mesures de soutien des pouvoirs publics. Dans ce contexte, l’économie est mieux placée pour soutenir la croissance mondiale malgré certaines poches de faiblesse, et les sociétés capables de transformer les gains de productivité en expansion des marges devraient continuer de surclasser le marché.
Consultez l'article : Perspectives sur le capital - Le cycle des dépenses en capital : de l’investissement à la croissance.
À propos de l’auteur
Lorne Gavsie est Vice-président principal et Chef de la macro-économie et gestion des devises chez Gestion Mondiale d’Actifs CI (GMA CI). Dans le cadre de ses fonctions, il est chargé de diriger les efforts reliés à la macroéconomie et à la gestion des devises, d’exploiter l’expertise et les connaissances à l’échelle mondiale de GMA CI, de produire de l’analyse pour l’équipe d’investissement et de fournir à nos clients des renseignements opportuns. Il est également responsable des stratégies de superposition de devises et de couverture de GMA CI. Lorne possède plus de 25 ans d’expérience dans le domaine et se spécialise dans les devises, le courtage et les marchés mondiaux.
Avant de se joindre GMA CI en 2015, Lorne a occupé différents postes au sein de grandes banques canadiennes, notamment celui de directeur général, devises européennes, basé à Londres, et celui de responsable mondial, change électronique, basé à Toronto.
Lorne est titulaire d’un MBA de la London School of Economics & Politics, HEC Paris et NYU Stern (collectivement appelés TRIUM) et est membre du Comité canadien des marchés de change (CCMC) de la Banque du Canada.
À propos de l’auteur
Neil Shankar est économiste chez Gestion mondiale d’actifs CI, où il est chargé de surveiller les principales tendances macroéconomiques et de façonner les perspectives économiques de GMA CI. Il participe activement aux discussions sur les placements et la répartition d’actifs, contribuant ainsi à orienter la prise de décision.
Collaborateur principal de la publication « Perspectives sur le capital » de GMA CI, Neil y partage ses points de vue approfondis sur l’évolution de la conjoncture économique. Il interagit également fréquemment avec les parties prenantes au sein de l’organisation et à l’extérieur, contribuant ainsi à approfondir la compréhension du paysage économique. Il est régulièrement cité dans la presse pour ses opinions sur l’économie et les marchés.
Fort de plus de 10 ans d’expérience dans le secteur, Neil a rejoint GMA CI en 2024 après avoir occupé des postes similaires au sein d’autres grandes institutions financières canadiennes. Neil est titulaire d’une maîtrise en économie d’entreprise de l’Université Wilfrid Laurier et d’un baccalauréat (avec distinction) en économie de l’Université Western Ontario.
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Publié le 3 juin 2026.